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    Pensées pour nous-mêmes:

    (CE RIRE DE TOI, ENFANT,
    NE L'OUBLIE JAMAIS)


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    COURTS RÉCITS AU LONG COURS(41)
    pcc Benoît Barvin 


    Immeuble

       Je venais d'emménager et je grimpais jusqu'au quatrième étage, sans ascenseur, pour aller dans mon appartement. L'immeuble, des années soixante, était propre et les voisins agréables. Ils étaient d'ailleurs tous de sortie et me saluaient, alors que je montais vaillamment les marches. Tous étaient des retraités sympathiques. Je ne risquais donc pas les geignements, hurlements soudain et courses dans les escaliers de mioches surexcités. Je m'étais renseigné et savais qu'aucun de mes voisins ne gardait de petits-enfants. 

       L'appartement était spacieux, du moins pour quelqu'un de solitaire comme Moi. Un 55 m2, au dernier étage, avec une vue sur les environs de la Ville. Fenêtres en PVC, chauffage central - une "vieillerie" qui m'avait décidé à l'habiter -, déjà meublé de manière fonctionnelle. Je n'en demandais pas plus. Le propriétaire - une charmante vieille dame habillée old fashion - m'attendait. Elle me fit les recommandations d'usage. Je lui souris et elle semblait sous le charme.

       Il faut dire que mes 58 ans ne se voyaient pas. Je gardais encore un visage exempt de mauvaises rides, je n'étais pas empâté, puisque je pratiquais le sport depuis l'enfance. Bref, à part mes cheveux poivre et sel, j'avais une allure de jeune homme. "C'est ce qui m'a décidé", avait-elle avoué, en rougissant. Puis elle avait ajouté, précipitamment: "Et puis vous êtes très poli".

       Quand je refermai la porte sur sa silhouette de souris trotte-menue - qui m'avait souhaité, bizarrement, "Bonne Chance"-, je me sentis bien, enfin libéré des contingences matérielles. J'allai dans la pièce qui me servirait de bureau et sortis, d'un petit monticule, les épreuves de la cinquième aventure de "Zita, la Souris verte-verte". Zita, cette fois, s'attaquait à de méchants marchands de sommeil, des immondes rats violets. Au départ je les avais faits noirs, mais le politiquement correct était passé par là.

       Je me mis au travail, assis dans un fauteuil de la salle à manger, l'ordinateur portable sur les genoux, un sandwich posé sur la petite table de la pièce. Je tapai depuis un bon quart d'heure, mais ma rapidité habituelle était aux abonnés absents. Curieusement, ce jour, Zita me plaisait moins que d'habitude. J'aimais pourtant ses aventures pour gamins de 6/8 ans, au travers desquelles je pouvais donner libre cours à mes idées sur l'éducation - moi qui n'avais pas d'enfant -, sur la politique et sur la Vie. Le tout, mâtiné d'un humour apprécié par les parents - surtout les mamans - qui venaient, dans les séances de dédicace, m'avouer qu'elle aimaient beaucoup ce que je faisais...

       Je m'interrompis en pleine phrase car l'immeuble, jusque là tranquille, résonnait d'un soudain tumulte. J'allai à la chasse aux informations. Mes voisins étaient réunis, au second, autour d'une des ancêtres qui venait de se trouver mal. Son visage était crayeux, elle respirait à peine. On me dit que ce n'était rien, qu'elle allait se remettre et, curieusement, je sentis que ma présence leur pesait. Qu'à cela ne tienne. Je remontai chez moi et repris les aventures de Zita, sans entrain.

       Cet entrain ne revint pas le lendemain, ni les jours d'après. J'étais cependant bien dans mon appartement. En me levant, le matin, j'ouvrais grands les volets et, sur la terrasse, j'admirais les alentours ponctués de petits immeubles et de maisons individuelles, posées ça et là, dans un désordre charmant. Au loin je pouvais distinguer les montagnes toutes proches que j'allais régulièrement escalader ou dont j'arpentais les chemins, durant une journée.

       Cependant, je me sentais las. Les idées ne se bousculaient plus dans mon cerveau qui me faisait penser à un disque dur rayé. Les aventures de Zita ne me passionnaient plus. Pire, elles m'ennuyaient. De plus, j'avais la sensation d'être vidé. D'ailleurs, dans le miroir de la salle de bain, j'apercevais mon visage un rien blafard, les traits tirés et j'avais l'impression que mes cheveux avaient blanchi. J'allais pourtant faire mes courses tous les matins au supermarché du coin, mais la montée des marches, je dus le reconnaître au bout d'une quinzaine de jours, ne s'avérait pas aisée. En dépit d'un passage chez un docteur et de nombreux fortifiants, mon état de lassitude ne s'améliorait pas.

       Mes voisins étaient extrêmement discrets, mais toujours affables. On m'amenait des "spécialités", la plupart du temps sucrées, qui finissaient à chaque fois dans la poubelle car trop "étouffe-chrétien"... Je m'enquis de l'état de santé de ma voisine du second. On me dit qu'elle se remettait et qu'elle reviendrait bientôt de l'Hôpital où on l'avait envoyée. Bref, l'ambiance générale jouxtait la quiétude de cimetière.

       Un mois passa. Ma lassitude devenait inquiétante, bien qu'un examen sanguin ne révélât rien d'inquiétant, bien au contraire. Je me sentais au bout du rouleau, sans que cela se trahisse par une quelconque manifestation physique. Je me traînais, c'est tout, mais c'était tellement nouveau, comme sensation, que je commençai à paniquer. 

       C'est lorsque je saisis, plusieurs fois, des regards en coin de mes voisins, ou alors des sourires à peine esquissés, que je commençais à comprendre. J'attendis encore une bonne semaine, mais l'épuisement me guettait. On me proposa de faire mes courses, de m'aider au ménage de l'appartement. Suprême ironie: on m'apporta même des fortifiants...

       Lorsque je sortis pour, soi-disant, aller au supermarché, je me rendis bien compte que j'étais suivi. C'était la vieille dame du second qui marchait d'un bon pas et avait l'air sacrément vigoureuse. Mes soupçons se transformaient en certitude. Je savais, maintenant, ce qui arrivait à quiconque emménageait dans ce vieil immeuble-sangsue. 

       Je m'efforçai de trottiner pour échapper à la femme qui, calmement, allongea le pas pour me rejoindre.

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    (La Vérité toute nue était que les Pauvres 
    le resteraient et que les Riches idem)

    Le Chariot de Terre Cuite - Léon Carré, 1921

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    (Après une vie de labeur, pour les comptes en Suisse
    de son patron, ce travailleur pauvre
    pouvait se laisser aller à mourir rapidement)

    El Ciego- Saturnino Herrán
    The Blind Man- Saturnino Herrán

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    "Dors, Oh Peuple Grec adoré...
    Pendant ce temps, je vais te dépouiller
    jusqu'au trognon"

    William Russell Flint (1880-1969) - The Odyssey of Homer

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    (Mutine, la maîtresse de l'évadé fiscal
    attendait son amant)

    Della Rocca - A Wealth of Treasure

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    Blanche Baptiste

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