Dans les Territoires du Nord-Ouest, au Canada, le grand lac de l’Ours, avec ses plus de 31 000 kilomètres carrés, est le premier au monde à être géré par une communauté indigène isolée, les Sahtuto’ine, aussi appelés “le peuple du lac”.

   Au retour de son voyage et après de nombreuses rencontres, Peter Kujawinski, écrivain et journaliste indépendant, consacre un long reportage publié dans le New York Times à la place essentielle qu’occupe le lac dans la culture et dans l’identité des Sahtúto’ine. Ces derniers sont rassemblés dans la petite ville de Déline, qui compte 503 habitants. (...)

   “Pour les Sahtuto’ine, le grand lac de l’Ours n’est pas seulement un lac. Ils en sont partie intégrante et le lac fait aussi partie d’eux, explique le journaliste. Comme leur nom l’indique, ils sont liés au lac pour des raisons pratiques, culturelles, historiques et même prophétiques. Ils sont déterminés à préserver la pureté du lac.”   

   Ce lien étroit avec le grand lac de l’Ours, les habitants de Déline l’évoquent avec intensité, tout comme David Livingston, ancien chargé des problématiques environnementales au sein du gouvernement canadien, rencontré sur place par le journaliste : “Le grand lac de l’Ours n’est pas seulement une masse d’eau, il est fondamental dans notre culture, déclare-t-il. Les gens de Déline considèrent que c’est un être vivant.”

   “D’après certains, le cœur du lac donne vie à l’universel : l’herbe, les insectes, les saules, tout. […] Il donne vie à tous les lacs, les océans et les rivières du monde”, raconte encore Morris Neyelle, membre du gouvernement autonome de Déline. (...)

   (...) De fait, la protection de ce bien est une priorité. “Pas seulement par préoccupation environnementale ou pour favoriser l’attrait touristique du lieu”, mais aussi pour honorer la prophétie d’un ancêtre. Selon cette prophétie, “dans le futur, le grand lac de l’Ours serait l’une des dernières réserves d’eau et de poissons”, rapporte le journaliste. Le site deviendrait “le dernier refuge de l’humanité”, un lieu déterminant pour la survie de l’espèce humaine. “Pour les Sahtuto’ine, cette conviction souligne […] pourquoi la protection du lac revêt une importance mondiale”, poursuit l’article. (...)

   (...) “Mais l’évocation récurrente de cette prophétie me rappelle ce qu’il s’est passé de l’autre côté du lac, dans les années 1940, à Port Radium”, précise Peter Kujawinski. Là, à 250 kilomètres de Déline, l’exploitation d’une mine d’uranium jusqu’en 1960 a certes permis d’employer une grande partie de la population vivant sur place. Mais elle a aussi contribué à l’élaboration des bombes atomiques lancées par l’armée américaine sur le Japon. Eux-mêmes exposés à de graves risques sanitaires durant de longues années après la fermeture du site, les habitants ont envoyé, en 1998, une délégation au Japon, en signe d’excuse et d’apaisement.