• (c) EPOXY. LOMBARD EDITEUR. (Disponible)
    DESSIN: PAUL CUVELIER. SCENARIO: JEAN VAN HAMME.

    http://www.altersexualite.com/spip.php?article552


       Devant ce qu'on appelle communément l'érotisme, il est de bon ton de faire la moue. Celui-ci serait "trop quelque chose", et "pas assez autre chose". Par contre tout le monde - ou presque - est d'accord pour préférer l'érotisme à l'immonde pornographie qui elle serait sale, dégradante, honteuse, impie, ignoble, etc. Dès que l'on cherche à connaître le "sens" des mots, les définitions, comme à l'habitude, se chevauchent, se contredisent, deviennent au final aussi molles que certains organes dans ces récits, bd ou films de genre... 

       L'hypocrisie ambiante fait que si, aux États-Unis, une chanteuse montre un sein - par hasard ou calcul -, elle est contrainte ensuite de s'excuser piteusement, alors que les images de boucheries humaines, les gros flingues et la notion même de combat constant et de guerre juste(!) ruissellent dans le quotidien de nos cousins d'outre atlantique. Sans que cela leur pose un quelconque problème de conscience. Ils sont même prêts à défiler en de gigantesques manifestations pour réclamer que jamais on n'abroge le deuxième amendement de la Constitution, celui qui garantit à tout citoyen du pays de porter des armes.

       Dans notre vieille Europe, avec l'intrusion, à nouveau, de la religion  comme force lente mais constante pesant sur les institutions - cette fois elle est musulmane, après avoir été chrétienne -, le monde laïque titube, travaillé par une mauvaise foi suintant du catholicisme dont certains peuples pensaient qu'il était devenu enfin mûr pour épouser ses pensées et envies, sans autre intervention que folklorique. Dans la logique de sa "création", toute religion devrait être là pour accompagner au jour le jour les hommes et les femmes, pour les bercer, pour jouer le rôle d'une mère à la tendresse constante et à l'humanisme imperturbable. De nos jours, force est de constater que tel n'est pas le cas avec les 3 religions du Dieu unique, alliées peu ou prou au capitalisme mondialisé qui pille les richesses de la Terre. Les guerres saintes(!) se succèdent et les mères de toutes origines pleurent des larmes de sang face aux cadavres de leurs enfants... quand elles n'encouragent pas leur progéniture à l'immolation par on ne sait quelle aberration intellectuelle.

       Dans ce contexte tendu, l'érotisme, plus que tout autre activité humaine, focalise les contradictions internes qui se meuvent en chacun de nous. Le moment intime, celui de la nudité, non pas journalière devant son miroir ou dans sa douche, mais face à un ou une autre, ce moment-là est souvent - toujours ? - d'une crudité intolérable. Réussir une vie amoureuse passe forcément, en tout cas les premières années de la vie, par l'apothéose des sens, apothéose qui, bien souvent, ressemble à un shoot. Une fois goûté aux plaisirs des caresses et, disons-le tout net, des différentes "pénétrations", l'homme et la femme ne peuvent plus s'en passer. Ou s'imaginent que. Et les commerçants du "Temple" consommation en profitent...

       Cependant, dans l'acte amoureux se joue l'idée d'une transcendance, via la sexualité, qui déboussole la structure même de l'Etre. L'acmé érotique transforme chacun de nous en une petite déité, déstructurant le fragile équilibre que nous avons patiemment - ou inconsciemment - édifié. Ce n'est pas pour rien que le langage populaire parle de "baiser" pour "faire l'amour" et de "se faire baiser" pour "être berné", "être piégé". Car c'est vraiment de cela dont il s'agit quand deux personnes sont face à face, nues dans un lit - ou en tout autre endroit. La construction égotiste risque à tout moment d'imploser, en raison de l'étonnant ébranlement des certitudes qu'implique une relation sexuelle réussie.

       On comprend mieux, dans ces conditions, alors que le mano à mano amoureux  met en scène l'individu et sa relation au monde enfin débarrassée de préjugés moraux, que les différentes religions ruent dans les brancards, désignant à la vindicte populaire cette relation impie qui, bien vécue, est capable de désinhiber enfin le "patient" humain. Et de lui déciller les yeux - et la cervelle - face aux "vérités"religieuses, politiques et économiques.
       Ce sont toutes ces raisons qui m'ont donné envie de parler de la bd ci-dessous.

    http://www.altersexualite.com/spip.php?article552


       "EPOXY" est une bande dessinée scénarisée par Jean Van Hamme - créateur des célébrissimes séries "Thorgal", "XIII" et "Largo Winch", entre autres -  et dessinée par Paul Cuvelier. De ce dernier on connaît les séries "Corentin", "Line" et "Flamme d'argent".
       En 1968, les deux auteurs sortent une bande dessinée "érotique", donc, chez Eric Losfeld, l'éditeur sulfureux de l'époque. L'histoire est on ne peut plus simple: Epoxy est une jeune femme qui plonge dans un univers parallèle où vivent les personnages de la mythologie grecque. Elle est en bute aux assauts sexuels répétés de la part de la reine des amazones, de Thésée, de Pan, d'Hermes, etc. Les amours saphiques ou orgiaques lui sont offertes, ainsi d'ailleurs qu'un viol, consenti sans trop de problème, années libertaires obligent.

       Le fil narratif accompagne avec simplicité les pérégrinations de la jeune femme dans cet univers des désirs premiers, se promenant toujours étonnamment nue, dans un monde grec dont  les dieux, déesses et héros nous sont familiers. L'ambiance générale est à la "décontraction" des sens, au plaisir, à l'absence de morale - bien que cette bd ne soit en rien immorale.


       Ce qui fait la force de ces 70 planches, plus de 40 ans plus tard, c'est l'incroyable osmose qui lie l'histoire aux dessins. Paul Cuvelier est à cette époque "au sommet de sa force créative", de sorte que chaque vignette est un régal pour les yeux. Epoxy, nue comme la vérité, est croquée sans malignité, avec une joie du trait qui transcende le sujet.  Pour échapper à la Censure, ni les sexes masculins, ni ceux des jeunes femmes ne sont montrés, de sorte que l'érotisme, ici, est bon enfant, presque naïf. Ce qui tranche agréablement avec la vulgate d'aujourd'hui.

       Dans "Epoxy", nous nous trouvons face à un véritable maître du nu classique, même si la "forme" bd  ne permet pas à l'artiste d'aller jusqu'au bout de son art. Cependant l'héroïne - certainement "croquée" sur le vif - est dessinée dans toutes les situations possibles, la "caméra" pinceau utilisée par Paul Cuvelier tournoyant en tous sens autour de ce corps offert à notre contemplation muette et fascinée. 

       A la fin de l'histoire Epoxy, revenue des Enfers, c'est-à-dire du cœur d'un volcan, y replonge, alors que celui-ci explose en un geyser brûlant, métaphore transparente du désir érotique. Et c'est à cet instant que le lecteur réalise combien cette attraction des corps, pour aphrodisiaque qu'elle paraisse de prime abord, est également mortifère, car séparant le couple sexuel de la société, tout au moins le temps de sa fusion.

    "Epoxy", dans un "simple" récit de bd, expose ainsi avec bonhomie les joies et les dangers inhérents au désir érotique.


       Une vision intéressante de cette bd est proposée par le blog mis en lien. 

    Blanche Baptiste

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique