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    Pensées pour nous-mêmes:

    (LE SAGE N'A PAS 
    DE LIVRE DE RECETTES)

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    (Ces ailes sur la tête, je les aurais préférées dans le dos)



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    (L'amour de ces humains pour ces plantes
    était réciproque)


    french.xinhuanet.com

    Au Sénégal,
    un hôpital en sursis soigne par les plantes

    Laurann Clément (Monde Académie)

       (...) Comme chaque matin, l'apprenti-guérisseur Moussa Diallo parcourt la brousse apprivoisée qu'est devenu le jardin de l'hôpital traditionnel de la commune de Keur Massar, à 25 kilomètres à l'est de Dakar. Quelques 250 espèces croissent sur 5 hectares. Une feuille de citronelle roulée entre ses doigts, Moussa Diallo hume, sent et cueille des plantes qui surprennent par leur apparence et par leurs propriétés. Les guérisseurs saltingué, (en wolof «ceux qui voient les traitements par le rêve») les ont découvertes au fil des générations, jusqu'à accumuler des trésors de connaissances. «Il est faux de ne vouloir attribuer à une plante qu’une seule vertu», indique d'emblée Moussa Diallo. A titre d'exemple, il cite le baobab : «Ses feuilles sont préparées en tisane pour soigner la constipation. Par contre, son fruit, bu sous forme de jus, peut la créer». Toutes les plantes de ce jardin extraordinaire trouvent leur place dans la pharmacopée de l'hôpital, qui se charge de leur transformation et de leur vente en produits de soin . (...) 

       (...) La médecine traditionnelle africaine est souvent utilisée par les Sénégalais en «dernier recours», quand le parcours allopathique des médecines modernes se révèle inopérant, insistent les responsables de l'hôpital. Diabète, hépatite, paludisme, cancer et même VIH : chaque maladie trouve des moyens d'être "soulagée" - aucun médecin de l’hôpital n’emploie le terme de guérison. Ces soins ont suscité l’intérêt de noms connus de la recherche médicale, comme le Pr Luc Montagnier, Prix Nobel 2008 pour sa découverte du virus du SIDA, venu récemment visiter le laboratoire de l'hôpital de Keur Massar, en quête de soins alternatifs dans le cadre des trithérapies.
      
       Pourtant, cette médecine ne se porte pas au mieux, et reste méconnue. En Afrique, seuls huit pays reconnaissent officiellement la pratique de la médecine traditionnelle, que le Sénégal se contente de tolérer. Treize plantes seulement, sur les 250 répertoriées par l’hôpital, sont reconnues par le corps médical sénégalais et les autorités exigent un processus d'homologation compliqué et coûteux. «Les protocoles demandés par les autorités sanitaires doivent être très précis. Par exemple, si on mélange deux plantes déjà homologuées séparément, un autre protocole doit être appliqué. Et on doit tout refaire valider», explique Fabienne Okaoekpen, infirmière homéopathe de Genève et membre de l’association de l’hôpital. (...)

       (...) Sans reconnaissance de ses pratiques, l'hôpital de Keur Massar fait face à des difficultés qui lui font craindre pour son avenir. Il fonctionne sans aucune subvention étatique et les dons s’amoindrissent dangereusement. Le personnel de l'hôpital se bat pour le sauver, ne serait-ce qu'en mémoire de la Française Yvette Parès, qui lui a dédié une partie de sa vie, jusqu’à son décès, en 2009. "Elle a vraiment cru dans les voies qu'ouvraient les savoirs traditionnels", commente Cheik Gueye, directeur de l’école construite dans l’hôpital. Diplômée de médecine et membre du CNRS, Yvette Parès arrive à Dakar en 1960 pour enseigner la médecine à l’université Cheik Anta Diop. Son attention se porte sur le fléau de la lèpre. Selon Djibril Bâ, «elle déplorait que la maladie ait traversé les âges sans jamais avoir trouvé de traitements efficaces». En 1975, elle devient directrice du Centre de recherches biologiques sur la lèpre de Dakar. Dadi Diallo, maître guérisseur peul, lui fait découvrir des traitements anti-lèpre tirés des plantes, qui se révèlent efficaces par rapport à l’allopathie. Ainsi est née sa curiosité pour la médecine traditionnelle africaine.

       Pendant quinze ans, elle part aux aurores dans la nature avec des tradipraticiens pour apprendre à distinguer, reconnaître et cueillir les plantes médicinales. « Il est extraordinaire que des thérapeutes africains aient eu confiance en une étrangère qui incarnait encore le colonialisme », disait celle qui avait su gagner leur confiance.

       En 1980, Yvette Parès avait reçu du président sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, le terrain de Keur Massar pour y bâtir une léproserie, à l’écart des zones habitées. Le centre, qui prendra le nom d’hôpital en 1985, devint une sorte de village avec un bâtiment de 300 lits, un laboratoire, une pharmacie, et une école réservée aux enfants lépreux. Elle ouvre ensuite, en 1995, un bureau de consultations pour tout type de maux. Petit à petit, la léproserie s’est ensuite diversifiée.

       Aujourd’hui, quatre tradipraticiens exercent au sein de l’hôpital, qui continuent à prodiguer des soins exclusivement naturels. Une route goudronnée où passent les transports en commun dakarois longe maintenant le site, le rendant plus accessible. L’école s’est ouverte à l’ensemble des enfants de la commune, et affiche dans son entrée les lettres de félicitations du ministère de l'éducation pour son taux de réussite proche du 100%. (...)

       (...) Mais sous le gouvernement de l’ex-président Abdoulaye Wade, l’hôpital a été amputé d’une grande partie de son terrain, et l’espace d’accueil de 300 lits a disparu. Le centre, géré par l’association Rencontre des Médecines , fondée en 1998 par Yvette Parès et reconnue comme une ONG sénégalaise en 2001, maintient le fonctionnement de l’hôpital et permet la formation de plusieurs médecins et étudiants venus de Suisse, de France et du Québec.

       Les étudiants emboîtent le pas des guérisseurs confirmés : la cueillette est faite de «bonne heure», au réveil des plantes, pour en tirer le meilleur. On cultive l’eucalyptus dont l’odeur libère des sinus, ou l’aloé vera pour ses qualités cicatrisantes. «Les plantes ne s’utilisent pas seules, leurs combinaisons sont plus puissantes et augmentent leur pouvoir de soin», précise l 'apprenti- guérisseur Moussa Diallo. Le laboratoire, également traditionnel, les met en sachet, en flacon ou les transforme en pommade, selon des recettes jalousement gardées.

       Les tradipraticiens, qui avaient l’habitude de transmettre oralement leur savoir d’une génération à l’autre, ont accepté de noter leurs recettes et leur découvertes dans de nombreux carnets. Pendant les préparations, certains prononcent des prières. Un mysticisme respecté à l'époque par Yvette Parès et par les gérants actuels, jusqu’à une certaine limite : les incantations seules sur les malades ne sont pas admises dans l’hôpital, selon la volonté de la fondatrice.

       Mais aujourd'hui, ce que redoute surtout le personnel de l’hôpital, c’est la lente disparition des guérisseurs. «Ce n’est pas une filière rentable», déplore Djibril Bâ , secrétaire de l'hôpital. Les jeunes qui s'intéressent à ce domaine déchantent rapidement quand ils découvrent les difficultés pour vivre du métier de guérisseur, dont le statut n'est pas reconnu au Sénégal ».


    Pour en savoir plus :

    Les sites internet de l’hôpital de Keur Massar et de l'association Rencontre des Médecines

    Les ouvrages d’Yvette Parès parus sur le sujet, aux éditions Yves Michel:

    - La médecine africaine, une efficacité surprenante : témoignage d’une pionnière,2004

    - SIDA, de l’échec à l’espérance : Le regard d’une scientifique, doctoresse et thérapeute traditionnelle, 2007

    - Perles de sagesse de la médecine traditionnelle africaine, dernière édition en 2009


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    (Et soudain j'aperçus, en transparence,
    le visage fossilisé de la Terre,
    décédée depuis longtemps)



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    Benoît Barvin

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