• "Cette Maison de Tolérance acceptait qu'on la paye en liquide". Jacques Damboise in "Pensées contrefaites".

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    Pensées pour nous-mêmes:

    (SOIS LE CIEL TRANSPARENT
    ET LE CIEL BLEU AZUR)

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    Nouveau court récit au long cours (22)

    LE LIBÉRÉ 
    DU 
    CLUB MAD

       Ptit Boss ayant mis dans certaines cases des caméras vidéo, Rachel pense à sa séance de "massage" avec Daniel et elle se demande si le chef du Club va passer ces images compromettantes.



       Daniel a compris que l’on pouvait à loisir les espionner et il sait qu’il peut repérer les micros et les caméras rien qu’en auscultant les deux cases d’un peu plus près.

       Il n’a pas de mal en effet à trouver les caches et à déconnecter proprement les systèmes, quand bien même la maintenance les remettrait en service chaque jour.

       - Tu peux faire ce qu’il te plaît, dire ce qui te passe par la tête. Nous sommes à nouveau seuls.

       Rachel sourit. Elle n’a pas forcément l’intention d’être seule. Elle a plutôt envie d’être entourée par quelques êtres de qualité. Elle aimerait faire plus ample connaissance avec Jean-Michel, rencontrer des garçons et des filles capables de converser avec elle.

       Elle enfile une tenue passe-partout pour le night. Elle compte visiter rapidement le lieu mystérieux et revenir à la case avant que les nighteurs ne se déchaînent. Pour l’instant, ils sont tous au bar, occupés à grouiller sur les Mad Mouvements.

       Des loupiotes éclairent les chemins. Pour un peu, on se perdrait dans les bosquets. Une guirlande de lumières éclaire la baie en contre-bas. La discothèque ouvre juste. La technique se met en place.

       Les spots ne sont pas tous allumés, ce qui donne à l’ensemble des contours diffus et des dimensions irréelles. Au fond de la grange, il y a ce fameux escalier qui s’enfonce largement sous la terre.. Et là, c’est faramineux… on arrive dans un hall circulaire gigantesque dont le pourtour est constellé de fauteuils profonds. Par delà ces fauteuils, encerclant ce hall, descendent des escaliers qui débouchent tous sur une salle encore plus vaste, ronde elle aussi, entourée d’un écran 360° et de baffles démesurées.

       - Quel travail de Titans ! Regardez Daniel, il y a même une maquette de la presqu’île en coupe. Apparemment, derrière ces grilles, là-bas, il y aurait encore d’autres salles, pas encore en service. Je lis « restaurant d’hiver », « accès direct aux cases », « accès piscine chauffée », « accès boutiques et bar ». C’est tout un complexe qui a été réalisé en sous-sol !

       Daniel ne dit rien. Il observe avec un regard froid toute cette débauche d’acier chromé et de matériaux synthétiques, tout cet espace creusé dans la roche, qui défie la presqu’île toute entière en lui rongeant les entrailles.

       Soudain, il porte ses mains à ses oreilles. Rachel fait de même dans un geste de protection hélas inefficace, contre un tonnerre sonore d’au moins cinq mille watts qui jaillit des tréfonds de la presqu’île. Alors, ils sentent le sol trembler sous l’effet de cette cataracte furieuse qui va se briser sur les murs et ébranler la voûte, à en être secoués jusqu’à la moelle. 

       Sur les écrans géants, se profile un paysage nocturne entouré de hauts plateaux. Il s’agit certainement d’une free-party filmée en plein air. La salle où ils se trouvent, semble alors faire partie de ce décor projeté où s’agite toute une faune d’accros et où l’on distingue sur un immense podium, un matos explosif.

    Daniel et Rachel sont comme figés. Une force, sur variations sonores de Carl Cox, les cloue sur place, les enracine, tandis que des Gravepartistes, bien réels ceux-là, commencent à envahir la salle, les bousculant au passage. Ils parviennent cependant, peu à peu, à regagner un escalier périphérique et à s’extirper de ce magma décibélique. Ils mettent dix minutes de plus pour atteindre l’escalier principal et encore manquent-ils de se perdre, des nighteurs tentant de retenir Rachel parmi eux.

       Parvenus à l’air libre, ils ont l’impression d’avoir réchappé à une grande catastrophe du genre dancing en feu ou tremblement de terre sous un building. Rachel serre la main de Daniel. Le sol vibre toujours sous leurs pieds, mais de manière moins forte en surface. Tous les jeunes du Club ou presque sont déjà à l’intérieur. D’autres arrivent par cars entiers.

    (A Suivre)

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    "Chérie, chasse ce méchant cauchemar de ta jolie cervelle...

    Les Pauvres le resteront toujours, crois-en mon expérience"



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    (Cette amie à louer
    attendait le client)


    MISAWA HIROSHI


    “KARA” : LE VIDE

    —Kazuhiko Yatabe
    Calligraphie de Kyoko Rufin-Mori


       “Loue amie à prix raisonnable”. Faut-il admirer l’inventivité des entreprises japonaises ou s’en indigner ? Que ce genre de business puisse devenir une affaire rentable s’avère, en tout cas, pour le moins surprenant. 

       Cynisme d’un capitalisme amoral qui entend faire de la solitude un marché ? Aboutissement logique du secteur tertiaire ? Raffinement ultime de l’esprit de compassion ? Toujours est-il que ce genre d’entreprise met en lumière au moins deux aspects de la société japonaise. 

       D’une part, il souligne le fait que, si l’archipel a mis en place durant les dernières décennies un Etat providence, la place du service public n’est pas aussi grande qu’elle peut l’être dans un pays comme la France. Quelle que soit la nature de la souffrance qui les affecte, se tourner vers l’Etat pour demander protection n’est pas un réflexe naturel chez les Japonais. D’autre part, la possibilité même de penser en termes de “location d’amie” nous informe sur les méandres de la psychologie nippone, où le sentiment de vide mêle solitude, timidité et hantise d’importuner l’autre – même quand il s’agit de proches. 

       C’est sans doute dans ce vaste espace entre l’Etat providence et le vide intérieur que vient se lover ce marché de l’amitié où le client est loin d’être dupe. Lui et son “amie” s’adonneraient bien plutôt à un jeu de simulacre assumé qui, sur le mode tragi-comique, exprime tout à la fois l’insouciance d’une transaction dûment négociée et la gravité du désarroi, bien palpable, de l’Homo japonicus. 

       Quoi qu’il en soit, l’amitié a désormais un prix : 40 euros l’heure


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    (Cet artiste changeait de tête comme qui rigole)


    John Bryson- Yul Brynner, vers 1958 (projet de reportage pour Paris Match)

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    Luc Desle
    « "Il prit la mouche, ce thon, pour son plus grand malheur". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet"."Ce poète maudit se fit désenvoûter". Benoît Barvin in "Pensées pensées". »

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