Les Syriens ne s’intéressent plus à l’évolution de la situation militaire. Quand les Américains ont interrompu leurs aides, via le centre des opérations militaires (MOC) en Jordanie, la nouvelle a été accueillie dans la quasi-indifférence. De même, les Syriens sont restés de marbre quand les factions qui se battent sur le front sud ont annoncé qu’elles avaient entamé des discussions en vue d’une éventuelle unification sous le nom de Front patriotique pour la libération de la Syrie. Ce nom aurait suscité il y a cinq ans l’enthousiasme et l’adhésion.

   Or les mêmes Américains qui demandent aujourd’hui à ces forces de s’unir juste pour combattre Daech les en avaient empêchées à l’époque, et même parfois menacées de couper les aides si un tel scénario venait à se réaliser. Dans ce climat d’indifférence, personne ne pose de questions sur les raisons derrière la décision de l’administration Trump d’envoyer ces forces pour combattre Daech dans le nord-est du pays, alors même que les milices kurdes y sont déjà à l’œuvre, avec le soutien de l’aviation de la coalition internationale, et sont sur le point de chasser l’organisation terroriste de son dernier fief. On ne s’émeut pas non plus de l’apparente contradiction entre d’une part le désir des Américains de disposer de davantage de combattants [syriens] d’un côté, et de l’autre leur persistance à leur refuser la fourniture de certaines armes, armes qu’ils leur avaient pourtant fournies dans le passé. (...)

   (...) Il y a trois ans, l’administration Obama avait échoué à trouver un groupe armé syrien qui se serait engagé à combattre exclusivement Daech, et non pas les forces du régime. D’ailleurs, à l’époque, l’idée même d’un tel projet paraissait choquante. C’était en effet le premier signe de la volonté américaine de maintenir Assad au pouvoir. Les esprits n’étaient pas prêts à l’époque, mais aujourd’hui, le contexte régional est mûr pour cette donne. Car depuis, l’aviation russe s’est chargée de préparer le terrain [en bombardant massivement les zones tenues par l’opposition], tandis que Poutine s’est employé à nouer des accords régionaux tous azimuts, départageant les zones d’influence en Syrie.

   L’administration Trump est en train d’appliquer sa promesse de procéder à un rapprochement avec Poutine sur le dossier syrien. C’est le seul point sur lequel Trump s’inscrit dans la continuité de la politique d’Obama. Beaucoup de pays sont prêts aujourd’hui à [s’asseoir sur leurs principes concernant la Syrie], et beaucoup d’autres ont hâte d’en finir avec la période des changements de régime dans la région [commencés par le printemps arabe].

   Aussi, pas la moindre opposition au plan américain n’est exprimée. Il est même probable que des pressions régionales s’exercent sur les groupes armés pour qu’ils acceptent le fait accompli, dans l’attente d’une réconciliation à venir avec Assad. Ce seront les zones encore contrôlées par l’opposition qui en payeront le prix par des destructions considérables, tandis que leurs habitants auront le choix entre l’extermination et l’exode. Et en prime, tout horizon politique sera bouché pendant des décennies. (...)

   (...) Les Syriens pas plus que d’autres peuples n’ont d’appétence particulière pour la chose militaire. Si la guerre s’est prolongée ces dernières années, c’est essentiellement du fait d’un certain nombre de seigneurs de la guerre. Les groupes syriens d’opposition armée ont en plus exercé une domination sur les habitants des zones qu’ils contrôlaient, domination dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas de respect ni pour leurs libertés ni pour leur vie. Ce qui a mené beaucoup de Syriens à devoir choisir entre un mal qui leur paraissait insoutenable, à savoir partir pour les zones contrôlées par le régime, et le fait de rester sous la domination de ces groupes, le tout en étant exposés aux bombardements aériens.

   La guerre en Syrie a fini par n’être qu’une guerre d’usure, qui n’offrait plus aucun horizon. L’indifférence des Syriens face aux évolutions militaires sur le terrain montre qu’en réalité, la rupture est consommée entre eux et les groupes armés. Quant aux Syriens alliés du régime d’Assad, ils ne poseront aucune question sur les violences commises par l’armée. Et du côté des décombres de la révolution aussi, c’est le silence et l’accablement qui dominent. Voire la peur d’affronter les questions qui devront inévitablement se poser après un rendez-vous manqué avec le changement.

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