• "Appartenant au Peuple Elu, il méprisait la démocratie". Jacques Damboise in "Pensées à contre-pet".

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    Pensées pour nous-mêmes:

    (NE CALCULE PAS TES PENSÉES, 
    LAISSE-LES VIVRE LIBREMENT

    ***
    COURTS RÉCITS AU LONG COURS (85)
    pcc Benoît Barvin


    Van (6)

       "Oncle décédé. Ouverture du testament dans deux jours". Telles étaient les deux phrases que mon frère m'avait envoyées, sur mon portable. L'oncle Ferdinand était un excentrique, un inventeur farfelu que je n'avais plus revu depuis une bonne dizaine d'années. Enfants, notre mère nous envoyait chez lui et je me rappelais que nous passions des vacances hors-normes dans sa demeure, bâtie près d'une rivière et à l'orée d'une belle forêt domaniale. Comme il travaillait tous les jours,  dans le cellier transformé en un immense laboratoire, inventant des tas d'objets inutiles, il nous fichait, à mon frère et à moi, une paix royale. 

       L'oncle avait déjà été enterré. Je ne vis, de lui, qu'une photo récente où il ressemblait à Emmett Brown, dit le "Doc", dans la trilogie de "Retour vers le futur". Une allure caractéristique, donc, avec un visage sillonné de rides, une crinière de cheveux blancs peignés à la hâte et un sourire timide mais engageant. J'écrasai une larme et c'est le coeur gros que j'écoutai les attendus du testament.

       L'oncle Ferdinand n'avait que deux légataires: moi et mon frère. Il offrait à ce dernier sa demeure et son domaine. J'avais droit à un van Volkswagen, celui dans lequel il nous emmenait faire des balades, pris sur le temps de ses "inventions". Dire que je fus ravi de ce don serait exagéré. Il y avait une telle disproportion dans la donation entre mon frère et moi que ce dernier en fut gêné, tout en acceptant les dispositions testamentaires.

       Je me rendis dans le hangar qui servait d'écrin au véhicule utilitaire et je restai un moment immobile, cachant mal ma déception. Le van avait vécu: la peinture s'écaillait, deux pneus étaient lisses, le pare-choc arrière comportait un enfoncement en plein milieu, il manquait également un rétroviseur... Tout en détaillant la carrosserie, je me demandais pourquoi donc l'oncle Ferdinand m'avait puni. Que lui avais-je fait?

       Renonçant à comprendre, j'entrai dans le véhicule, m'installai côté conducteur et une bouffée de nostalgie me submergea. C'était un peu comme si je "devenais" mon oncle, appuyant sur les pédales, tournant le volant, sentant le moteur ronronner alors que le van commençait à tressauter sur l'asphalte... C'était d'ailleurs exactement ce qui se passait. A peine venais-je de m'installer et de poser mes mains sur le volant rugueux, en bois fatigué, que tout le véhicule s'était mis en branle...

       Cependant, au lieu de rouler, ce que j'aperçus, par-delà le pare-brise, me serra le coeur et, durant quelques secondes, je cessai de respirer. Il n'y avait plus de hangar, ni de cour, mais une espèce de brouillard doré, un peu comme si quelqu'un s'était amusé à effacer le décor pour le remplacer par... Par quoi, au fait? Je dégageai aussitôt mes mains moites du volant, comme si ce dernier me brûlait... mais le moteur continua à ronfler.

       C'est alors que je remarquai l'étrangeté du tableau de bord, couvert de différents témoins que je ne reconnaissais pas. Chacun portait une couleur différente, révélant le spectre d'un arc-en-ciel. On aurait dit le tableau de contrôle d'un avion, par exemple... Je me mis à frissonner car, bien qu'on fût en Mai, l'habitacle avait perdu quelques degrés de température. Mon estomac se mit également à faire des siennes et, soudain, ne pouvant me retenir, je vomis à longs jets du côté passager.

       Aussitôt je me sentis mieux... Il faut dire que je m'étais tout bonnement évanoui. Je me "réveillai" au bout d'un long moment, l'estomac toujours barbouillé mais la porte, côté conducteur, s'ouvrit brusquement et on me fit sortir du Van. J'entendis une voix chaleureuse qui s'exclamait: "J'ai réussi! TudieuPalsembleuTonnerredeBrest, j'ai réussi!"

       Quelqu'un me prit dans ses bras, me secoua, riant et pleurant à la fois. Mon oncle. Mon oncle qui, bien vivant, me secouait comme un prunier. Mon oncle, le "doc", qui par je ne sais quel sortilège surgissait de l'espace/temps et se retrouvait face à moi, bien vivant.

       J'avisai, autour de moi, le hangar dans lequel il procédait  à ses expérimentations. Un hangar qui était tel que je l'avais conservé dans mon souvenir: poussiéreux, à l'odeur qui était un étrange cocktail de naphtaline et d'immondes cigares (les siens, évidemment). Rien n'avait changé: le van, évidemment, comme ragaillardi ainsi que la vieille calèche qui avait brûlé quelques années auparavant... dans le temps ordinaire. Le hangar, auréolé de la poussière d'or du soleil, me fit penser à une vieille chromo et des larmes vinrent piqueter mes yeux.

       L'oncle avait cessé de me malaxer les épaules. Il m'expliquait que son véhicule pour voyager dans l'espace/temps avait finalement marché. Que Wells avait raison. Et il se lança dans une explication scientifique à laquelle je ne compris rien, n'ayant jamais eu pour les Maths les yeux  - et l'intelligence - de Chimène. Ce que je compris, simplement, c'est que j'avais fait un bond dans le passé - un peu plus de quarante ans - et que le Ferdinand que j'avais sous les yeux étaient aussi jeune que je l'étais... enfin, dans ma propre temporalité. Peut-être même le battais-je en "vieillesse" de quatre ou cinq ans.

       "Et maintenant? demandai-je, une fois l'effervescence de l'oncle calmée. On fait quoi?". "Toi? Rien... Tu attends mon retour" dit Ferdinand en s'installant dans le van et en refermant la porte. Je retourne dans ton présent et tu m'attends dans mon passé. Je serai là dans... une bonne trentaine d'années, ahaha!". Je ne sais pourquoi, sa répartie me fit brusquement transpirer à grosses gouttes. Je me précipitai en direction du van, esquissai un geste dans sa direction... Le moteur éructa, puis démarra... Le véhicule prit une teinte mordorée et, sous mes yeux agrandis par l'effroi, je vis sa forme se dématérialiser, puis il disparut. Pour de bon...

       Cela s'est passé il y a une bonne année de cela. Je sais que l'oncle Ferdinand ne reviendra pas. Je l'ai deviné à son sourire un rien canaille lorsqu'il s'est mis à rire. Je me suis précipité vers la demeure, à la recherche de Mouna, la bonne, une fille abandonnée qu'il avait adoptée et qui lui servait de bonne.

       Mouna avec laquelle nous avions passé - à l'époque - de bons moments. Jusqu'à ce qu'il nous surprenne et qu'il la chasse. Mouna qui avait disparu du jour au lendemain de la demeure. Mouna dont je retrouvai le cadavre, jeté dans le vieux puits, celui qui servait autrefois dans la clairière, pas loin de là. Cadavre qui portait encore des traces de coups.

       L'oncle l'avait tuée dans un accès de jalousie et, avec un machiavélisme dont je ne l'aurais jamais cru capable, il avait établit sa vengeance. Une vengeance qui prenait un visage fantastique... et absurde. Je n'étais pas de ce monde - enfin, pour être exact, je n'en étais plus -, et il m'était impossible d'apparaître aux yeux des villageois comme si de rien n'était, les années passant ayant tellement patiné mon visage que je ne ressemblais plus, maintenant, à l'enfant que j'avais été. 

       J'étais coincé dans le temps - comme une erreur de la Nature -, avec pour seul compagnon un cadavre dont je devais répondre... alors que l'oncle Ferdinand, lui, avait certainement prévu un moyen de s'en sortir ailleurs... dans cette nouvelle vie qu'il avait forgée, pièce après pièce, en construisant ce Van de la vengeance...

       Bien que ma situation fût désespérée, je ne pus m'empêcher de saluer sa performance, digne d'un des assassins les plus tordus que l'histoire de l'Humanité ait jamais produit... 

    ***
    (La fille paquet-cadeau était bêtement
    tombée à l'eau. Elle ne pourrait plus
    servir à présent...)



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    (Tuer ma maîtresse en l'enfumant risquait quand même
    de prendre un certain temps)


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    (Wendy savait que le chat d'Alice, en un coup de papattes,
    enfournerait tous les gâteaux)


    ***

    (En vieillissant, et pour faire parler d'elle,
    Alice en faisait des tonnes)


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    Nadine Estrella
    « "Sur cette tablette numérique, il voulait à toute force écrire à la craie". Benoît Barvin in "Pensées pensées"."Il s'enfonça dans la moiteur de la nuit qui frissonna de plaisir". Jacques Damboise in "Pensées inconvénientes". »

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